Effondrements

A l’automne 2019, une enquête internationale menée par l’IFOP pour la Fondation Jean Jaurès nous révélait que 71 % des Italiens et 65 % des Français étaient d’accord avec l’assertion selon laquelle « la civilisation telle que nous la connaissons actuellement va s’effondrer dans les années à venir ». Cette vision apocalyptique n’était partagée « que » par 56 % des Britanniques , 52 % des Américains … et seulement 39 % des Allemands.

Depuis, nous avons été frappés par une pandémie sérieuse, et avons assisté, médusés, à l’incapacité de nos sociétés modernes à y faire face autrement que par des méthodes d’un autre âge (confinement et autorisation dérogatoire de déplacement), moyennant un coût économique hors du commun.

Il est probable dans ce contexte qu’un nouveau sondage n’infirmerait pas le premier.

Pourquoi l’effondrement ?

Dans L’Effondrement des sociétés complexes publié en 1988, l’anthropologue et historien américain Joseph A. Tainter s’interrogeait sur la raison pour laquelle les États, les empires et les civilisations s’effondrent. Existe-t-il dans leur histoire un modèle expliquant de façon systémique leur effondrement ? Peut-on en déduire une voie meilleure pour le monde d’aujourd’hui ?

Passant en revue une vingtaine de cas d’effondrement, il s’attardait notamment sur le cas de l’Empire Romain et de la civilisation Maya.

Ses conclusions tournent autour de quatre observations :

  1. les sociétés humaines sont des organisations servant de cadre à la résolution des problèmes ;
  2. les systèmes socio-politiques ont besoin d’énergie pour leur maintenance ;
  3. l’augmentation de la complexité apporte avec elle une augmentation des coûts par habitant, entendus comme coûts de prestations, maintenance, etc ….
  4. l’investissement dans la complexité comme moyen de résolution des problèmes finit toujours par atteindre un point où les rendements sont décroissants.

Cette dernière idée, celle d’un « rendement décroissant de l’investissement dans la complexité » correspond à une société se caractérisant selon Tainter par :

  1. l’augmentation de la taille et la spécialisation des bureaucraties;
  2. le coût cumulatif des solutions pour résoudre les problèmes en découlant ;
  3. l’augmentation du coût du maintien de l’ordre et de la paix sociale;
  4. l’augmentation de la pression fiscale pour payer le 2) ainsi que le 3)
  5. l’accroissement des investissements de l’autorité centrale dans des activités ayant pour fonction de confirmer la légitimité du gouvernement (travaux publics, santés, pains et cirques) pour combattre l’impopularité due au 4)

Ces « théorèmes » ne se vérifient pas qu’au niveau de l’administration des Etats : quiconque a travaillé auprès des instances dirigeantes de grandes entreprises ou institutions financières ne peut pas ne pas l’avoir touché du doigt.

Que voulons-nous en faire ?

La bonne nouvelle est que, pour Tainter, l’effondrement n’est pas une chute dans un chaos primordial mais un retour à une complexité moindre. Et pour des sociétés croulant sous le poids de leur complexité, il peut donc être la réponse la plus appropriée

En Europe, aux Etats-Unis, dans tout le monde musulman, cet « effondrement » est en cours.

Il a frappé en 2008 le secteur qui avait poussé le plus loin le culte de la complexité, le monde de la finance, faisant tomber, depuis un peu plus de dix ans toutes les institutions de ce secteur qui se révélaient incapables de se réinventer.

Dans la sphère politique, il s’est traduit par des révoltes électives (le Brexit, Trump …) ou de la rue (gilets jaunes …) emportant dans une même colère médias et système socio-politique, accusés de participer de cette complexité (« ils ne parlent pas aux vrais gens »).

L’Union Européenne et sa délectation pour la norme a elle aussi largement fait les frais de cette mise au pilori.

Depuis 2001, le Monde Musulman se trouve de son coté emporté dans une violence devenue endémique, sur fond de terrorisme et d’une volonté minoritaire de retour aux fondamentaux de la Charia.

Et c’est aujourd’hui, des deux côtés de l’Atlantique, tout notre système de gouvernance qui se trouve empêtré dans une gestion inintelligente de la crise sanitaire et une inconscience coupable sur le sujet du climat.

Dans ses « cahiers de prison, Gramsci écrivait : « La crise est le moment où l’ancien ordre du monde s’estompe et où le nouveau doit s’imposer en dépit de toutes les résistances et de toutes les contradictions. Cette phase de transition est justement marquée par de nombreuses erreurs et de nombreux tourments. »

Acceptons maintenant l’augure d’un monde en effondrement, pour retrouver enfin ce que nous voulons vraiment en faire.


Iconographie : Ruines Maya, Cancun, Mexique © Pegleess Barrios


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