L’autre dette

C’était le 3 décembre 2015, au tout début de la Conférence de Paris. Dans la nuit, douze énormes blocs de glace provenant d’un iceberg détaché du Groënland avaient été installés en cercle Place du Panthéon, pour former une « horloge » de glace … « Ice watch »

Au petit matin, étudiants et touristes s’étaient métamorphosés en photographes amateurs : Paris avait bien besoin d’un peu de poésie, quelques jours après les attentats du Bataclan !

J’avais plaisanté sur Twitter sur le bilan carbone de cette œuvre éphémère de l’artiste dano-islandais Olafur Eliasson et de son complice, le géologue Minik Rosing. Mais quelle belle métaphore que cette horloge éphémère, face à l’urgence du dérèglement climatique !

« L’art a la capacité de changer notre perception du monde et Ice watch rend tangibles les enjeux climatiques auxquels nous faisons face. Aujourd’hui, nous avons accès à des données fiables qui nous éclairent sur ce qui va se produire et ce qui peut être fait » avait dit l’artiste.

Un message bien éloigné de celui des cyniques et des imbéciles qui font semblant de croire que nous saurons gérer en temps utile.

« Notre maison brûle ! »

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs … Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas ! Prenons garde que le XXIe siècle ne devienne pas, pour les générations futures, celui d’un crime de l’humanité contre la vie … Dix ans après Rio, nous n’avons pas de quoi être fiers. »

Ces mots de Jacques Chirac datent du 2 septembre 2002 : dix ans après le 3ème sommet de la Terre, celui de Rio, et la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques qui lui fut associée (la CCNUCC pour utiliser le jargon diplomatique), le Président français mettait les uns et les autres face à leurs responsabilités.

Dans son encyclique « Laudato Si » , consacrée à la « sauvegarde de la maison commune », le pape François va bien au delà de la question climatique, rejoignant le Patriarche  Batholomée pour évoquer notre « contribution – petite ou grande – à la défiguration et à la destruction de la création ».

L’accord de Paris a été signé à l’issue de la 21ème Conférence des Parties à cette fameuse  Convention de Rio (d’où le terme de COP 21). L’Union Européenne et les Etats-membres en tant que tels sont « Parties » à la Convention d’origine. Et à l’accord de Paris.

Celui-ci s’est fixé trois objectifs très clairs :

  • une limite d’élévation de la température moyenne de la planète « nettement en dessous »  de 2°C à la fin du siècle par rapport à la température moyenne préindustrielle, tout en poursuivant les efforts pour limiter cette hausse à 1.5°C ;
  • un renforcement des capacités d’adaptation aux effets néfastes des changements climatiques ;
  • une orientation des flux financiers compatible avec ces deux objectifs.

L’objectif 1.5°C

C’est le « Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat », qu’on désigne généralement par son acronyme de GIEC (en anglais IPCC pour Intergovernmental Panel on Climate Change), qui a pour mission « d’évaluer, sans parti pris et de façon méthodique, claire et objective, les informations d’ordre scientifique, technique, et socio-économique, qui sont nécessaires (i) pour mieux comprendre les risques liés au réchauffement climatique d’origine humaine, (ii) cerner plus précisément les conséquences possibles de ce changement et (iii) envisager d’éventuelles stratégies d’adaptation et d’atténuation. »

Le GIEC est coparrainé par l’Organisation météorologique mondiale et le Programme des Nations Unies pour l’environnement.

Lorsqu’on parle de l’ère préindustrielle, on se réfère à la seconde moitié du XiX ème siècle. Or, la température mondiale avait déjà augmenté de 0.85 degrés au moment de la Conférence de Paris. On n’avait pas à l’époque beaucoup de lilttérature scientifique sur les impacts d’un réchauffement à + 1.5°C ou à + 2°C, ce qui avait d’ailleurs justifié que plusieurs pays plaident pour des objectifs moins contraignants.

Pour autant, l’Union européenne avait apporté son soutien aux nations les plus vulnérables qui avançaient qu’un réchauffement de 2°C menacerait leur survie. Les Nations Unies étaient ainsi parvenues à inclure dans l’accord final un engagement à « limiter la hausse de la température bien en deçà de 2°C et à poursuivre les efforts pour limiter la hausse de la température à 1,5°C. »

Cette vulnérabilité particulière des pays du sud aux risques physiques est assez évidente. La carte qui la représente fournit d’ailleurs un indicateur avancé de ce que pourraient être les mouvements migratoires de demain, avec la fragilisation que l’on sait de nos démocraties.

A Paris, forts de cet objectif, les Etats avaient donc passé commande au GIEC d’un « rapport sur le 1.5°C », visant à préciser (i) les impacts d’une telle hausse, et (ii) les mesures nécessaires pour rester sous ce seuil.

Depuis le début de la semaine, réunis à Inchéon, en Corée du Sud, les délégués des Etats de l’ONU travaillent à l’approbation du rapport que le GIEC a produit en retour. Il est bien sûr très important en ce qu’il permet un regard objectivé sur ces questions essentielles. « Au centre des discussions de cette semaine, la question de savoir comment rester dans la limite de 1,5°C et quel sera le budget carbone disponible pour y parvenir », a déclaré Friederike Otto, directrice de l’Institut sur le changement climatique à l’université d’Oxford, citée par les médias.

La « tragédie des horizons »

On connaît déjà les principales conclusions de ce rapport, qui sera publié officiellement le 8 octobre : d’après les experts du GIEC, si les émissions de gaz à effet de serre générées par l’homme gardent leur rythme actuel, le réchauffement terrestre moyen dépassera +1,5°C (par rapport au niveau pré-industriel) d’ici environ 2040, et non 2100 comme visé par l’Accord de Paris. Et il atteindra 2°C en 2075.

«Les températures moyennes mondiales en 2017 étaient environ 1,1°C supérieures aux niveaux préindustriels. Malheureusement, nous sommes déjà sur la bonne voie pour atteindre la limite des 1,5 degrés et la tendance au réchauffement soutenu ne montre aucun signe de ralentissement. Les deux dernières décennies ont connu 18 des années les plus chaudes depuis le début des archives, en 1850 », a déclaré en ouverture des journées d’Incheon la Secrétaire générale adjointe de l’Organisation météorologique mondiale , Elena Manaenkova.

Si toutes ces émissions cessaient immédiatement, il est probable que le monde resterait sous ce seuil critique de 1,5°C. Pour autant, les gaz déjà émis continueraient à eux seuls à générer certains impacts, notamment en terme d’élévation du niveau des mers.

Alors pourquoi fait-on si peu ?

En septembre 2015, dans un discours qui a fait date, Mark Carney, le gouverneur de la Banque d’Angleterre et Président du Financial Stability Board, a alerté les investisseurs sur une classe de risque d’un nouveau genre : le risque climatique, qu’il soit physique (impact financier des catastrophes naturelles), juridique (procès intentés par les victimes du changement climatique) ou liés à la transition vers une économie bas carbone (dépréciation des actifs liés aux énergies fossiles).

Son discours intitulé « briser la tragédie des horizons », évoque un problème classique en économie de l’environnement, celui de la tragédie des biens communs, une idée développée dans les années 1960 par l’écologue américain Garrett James Hardin.

Nous n’avons pas besoin d’une armée d’actuaires pour nous dire que les impacts catastrophiques du changement climatique se feront sentir au-delà des horizons traditionnels de la plupart des acteurs – ce qui imposerait aux générations futures un coût que la génération actuelle n’a aucune incitation directe à réparer.

Ces impacts se situent au-delà:

  • du cycle économique ;
  • du cycle politique ;
  • de l’horizon de la politique monétaire (deux à trois ans) ou de la régulation financière (autour du cycle de crédit soit une décennie).

En d’autres termes, une fois que le changement climatique devient un enjeu déterminant pour la stabilité financière, il est probablement déjà trop tard …

Dans la tradition amérindienne, existe un proverbe, souvent attribué à Saint-Exupéry : « nous n’héritons pas de la terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants  » .

Rendons leur !


Iconographie : 3 décembre 2015, « Ice Watch », par Olafur Eliasson et Minik Rosing, Place du Panthéon, Paris © Martin Argyroglo


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