Femmes d’Alger

Républicain et révolutionnaire, chrétien, orientaliste, romantique avec des pointes de classicisme, l’inclassable Eugène Delacroix est à découvrir au Louvre depuis le 29 mars et jusqu’au 23 juillet 2018.

J’ai une tendresse particulière pour ce tableau : en 1832, dans Alger récemment conquise, Delacroix s’introduit quelques heures dans un harem. Il en rapporte ce chef-d’oeuvre, Femmes d’Alger dans leur appartement, qu’on qualifiera souvent de « regard volé ». La sensualité de ces femmes, leurs attitudes abandonnées, suggèrent une lascivité impossible à concevoir en Occident. Le corset des bonnes mœurs de la société européenne de son temps s’en trouve débridé.

Avec toute la prudence requise quand je parle ici de l’Algérie, il me semble que l’orientalisme de Delacroix procède d’une vision plutôt juste, lui qui vraiment, fit le voyage au Maroc et en Algérie.

D’ailleurs, aurait-il sans justesse, été aussi inspirant ?

Baudelaire définit ce tableau comme « un petit poème d’intérieur, plein de repos et de silence, encombré de riches étoffes et de brimborions de toilette ». Cézanne décrit « ces roses pâles et ces coussins brodés, cette babouche, toute cette limpidité […] qui vous entrent dans l’œil comme un verre de vin dans le gosier, et on en est tout de suite ivre ». Et Renoir : « il n’y a pas de plus beau tableau au monde »…

Picasso rendra hommage à cette œuvre avec plus d’une quinzaine de versions de « Femmes d’Alger dans leur appartement ». Le 11 mai 2015, la version dite « O » de cette série, acquise pour 179,3 millions de dollars deviendra d’ailleurs pour un temps le tableau le plus cher de l’histoire lors d’une vente aux enchères.

Mais au delà de ces hommages d’artistes français, ce sont des intellectuelles algériennes qui « justifient » le mieux l’orientalisme de Delacroix. Le tableau est au centre de la nouvelle Femmes d’Alger, filles de joie incluse dans le recueil L’Orient est rouge, de Leïla Sebbar (2017). Mais surtout, il donne son titre au recueil de nouvelles d’Assia Djebar, publié pour la première fois en 1980, où la célèbre romancière algérienne raconte le vécu, la difficulté d’être, la révolte et la soumission, la rigueur de la Loi qui survit à tous les bouleversements et l’éternelle condition des femmes. Le  regard croisé d’une romancière avec celui des deux peintres, Delacroix et Picasso.

J’aime sa lecture du tableau, dans sa postface intitulée : « Regard interdit, son coupé » :

« trois femmes dont deux assises devant un narguilé. La troisième, au premier plan, est à demi-allongée, accoudée sur des coussins. Une servante, de trois quarts dos, lève un bras comme si elle écartait la lourde tenture qui masque cet univers clos ; personnage presque accessoire, elle ne fait que longer ce chatoiement de couleurs qui auréole les trois autres femmes. Tout le sens du tableau se joue dans le rapport qu’entretiennent celles-ci avec leur corps, ainsi qu’avec le lieu de leur enfermement. Prisonnières résignées d’un lieu clos qui s’ éclaire d’une sorte de lumière de rêve venue de nulle part – lumière de serre ou d’aquarium -, le génie de Delacroix nous les rend à la fois présentes et lointaines, énigmatiques au plus haut point. »

Au Louvre, jusqu’au 23 juillet !


Iconographie : « Femmes d’Alger dans leur appartement », proposées dans l’exposition Delacroix au Louvre jusqu’au 23 juillet 2018 ( PATRICK KOVARIK / AFP )


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