Rhin et Danube

Depuis quelques semaines, c’est l’Autriche qui préside le Conseil de l’Union Européenne et en anime les travaux. Même si je m’interroge toujours sur l’efficacité de ce mécano européen, j’aime assez redécouvrir ainsi, à mesure de la rotation semestrielle des Etats Membres, qui sont nos partenaires au projet européen.

Ce pays, je l’ai découvert à treize ans. A cet âge, j’étais encore d’assez petite taille (j’ai grandi plus tard). J’étais un enfant plutôt sage, assez drôle à ce qu’on m’a toujours dit, même si je ne me souviens plus très bien.

Les bons élèves faisaient allemand 1ère langue et latin. Mon premier prof d’allemand en 6ème nous faisait si peur que nous avions acquis la conviction qu’il avait commandé un camp d’extermination dans sa jeunesse. C’était bien sûr totalement infondé. Les années suivantes, j’ai eu dans cette matière des professeurs plus joviaux : de vieux curés alsaciens un peu couperosés qui nous apprenaient un allemand fortement mâtiné de patois alsacien. Charles, mon arrière grand-père, Hélène ma grand-mère parlaient eux un allemand parfait. Au début du XXème siècle, l’allemand était la langue de la culture, de la pensée, de la musique. Et puis on était à Belfort … la ville des alsaciens et mosellans exilés !

A l’été 75, en fin de 4ème « allemand 1ère langue », nous sommes donc partis dans trois estafettes Renault à la découverte de la Bavière, de l’Autriche, et de ce qu’on appelait alors la Tchécoslovaquie. Nous étions probablement 6 ou 8 garçons par camionnette, ce qui devait faire un groupe de 25 à peu près, en comptant nos accompagnateurs. Ces derniers étaient des professeurs du lycée, anciens profs de mes frères donc, ce qui m’impressionnait beaucoup : Monsieur Couturier, professeur de physique qui de toute évidence méritait le Nobel tant il semblait maitriser des concepts compliqués. Monsieur Carrie, professeur de sciences naturelles, un écolo avant l’heure, tout étonné du respect que je lui portais alors qu’il avait été amené à demander à mon frère ainé de bien vouloir lui épargner sa présence en cours. Il n’avait de cesse de prendre en photo les images de pollution des usines tchèques « pour témoigner » disait-il, ce qui nous valut d’être retenus toute une soirée par la police politique. Le père Boisselier aussi, toujours très excité à l’idée de célébrer des messes clandestines avec des dissidents tchèques, ce qui n’était en réalité risqué que pour ces derniers …

Après la découverte émerveillée de Lindau au bord du lac de Constance, les autoroutes bavaroises pour rejoindre Munich, les châteaux de Louis II, ma découverte de Salzbourg puis de Vienne, je me souviens de l’interminable passage de ce qu’on appelait à l’époque – tout ceci semble si loin – le « rideau de fer ».

A l’arrivée dans la sinistre ville de Plzen, au son de haut-parleurs qui diffusaient en boucle des hymnes communistes, sous une chaleur étourdissante, j’ai plongé les dents dans la première pastèque de ma vie … Madeleine de Proust inoubliable ! Le jour suivant, et même si cela n’a rien à voir avec le souvenir précédent, je vendais mon chapeau pour pouvoir acheter à Maman un vase en cristal de Bohême, très contemporain, mais je crois d’assez bon goût. Et puis Prague, pleine de soldats soviétiques, et Bratislava.

Des nuits dans des pensionnats, sous la tente, chez l’habitant, à la belle étoile…

A mon retour, aidé du carnet de bord que j’avais scrupuleusement tenu, aujourd’hui perdu hélas, j’ai raconté de façon détaillée tout mon voyage à mes parents.

Ce n’est que bien après leur disparition, lointaine déjà, que j’ai découvert que j’avais retracé sans le savoir le parcours que mon père avait fait en 1945. Dans un courrier datant de la fin des années 40 à Maman, Papa avait un jour confié que le plus beau spectacle qu’il aie vu, c’était un lever de soleil depuis les montagnes surplombant le col de l’Arlberg, dans les Alpes autrichiennes. C’était début mai 1945, et en quelques semaines, son engagement dans la 1ère armée l’avait mené de Colmar à ces hautes vallées autrichiennes.

Lorsque son amie Simone Aubustin est revenue de Buchenwald, à peu près à la même époque, c’est justement au lac de Constance qu’elle a définitivement recouvré la liberté. Dans ses courriers, elle implorait mon père, son ami,  » de ne pas laisser un seul SS en vie  » … Peut-être est-ce l’explication de son silence. Dans sa bibliothèque, il conservait un exemplaire de « Mein Kampf », dédicacé d’un haut dignitaire nazi. Il l’avait récupéré à coté du corps d’un SS tué là-bas, du coté du nid d’aigle …

Et je retrouve aujourd’hui dans ma bibliothèque un bouquin conservé de lui, racontant sous la plume du Maréchal de Lattre, l’aventure « Rhin et Danube »

De tout cela, il ne m’a jamais rien dit, pas même ce jour là où c’aurait été si facile. Est-ce que c’était si violent ? D’après les rares courriers que j’ai conservés de lui, je comprends que cet enrôlement constituait dans son esprit la suite logique de l’engagement scout. Rien que de l’héroïsme ordinaire en quelque sorte, avant de défendre plus tard, comme citoyen, l’idée européenne, comme une évidence.


Iconographie : Lectures d’été dans la Drôme, France, 12 Août 2018 (collection personnelle).


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