Euro : quand RN et LFI convergent

Opposés à l’Union Européenne actuelle, et critiques de la monnaie unique, le Rassemblement National (RN) et La France Insoumise (LFI) ont lancé depuis peu leurs campagnes en perspective des prochaines élections européennes.

En France, selon qu’on est plutôt « Le Pouvoir au Peuple » (RN, auquel on peut adjoindre sa filiale Debout la France) ou « Maintenant le Peuple » (LFI), on a donc déjà deux offres concurrentes pour s’opposer à l’Europe.

Le Mouvement des Gilets Jaunes semble pour l’instant profiter surtout au premier. D’où les tentatives des dirigeants de LFI de contourner le RN par sa droite :

  • c’est Jean-Luc Mélenchon qui s’extasie sur le Gilet Jaune Eric Drouet, celui-là même qui avait suggéré sur BFM de marcher sur l’Elysée … et qui voit dans son homonymie avec Jean-Baptiste Drouet, celui qui avait reconnu le roi Louis XVI sur la route de Varennes, le signe de la Révolution en marche …
  • c’est François Ruffin qui vante les mérites du complotiste Etienne Chouard, un proche d’Alain Soral ;
  • ce sont d’autres qui évoquent des Référendums d’Initiative Citoyenne (RIC) sur le mariage pour tous (Eric Coquerel), ou la peine de mort (Adrien Quatennens).

Sur l’euro aussi, la même ligne

Sur l’euro, la convergence s’est également opérée.

Jordan Bardella, tête de liste du Rassemblement national aux élections européennes, a récemment confirmé que la sortie de l’euro n’était plus une priorité pour le mouvement d’extrême droite : « Sur l’euro, il faut être très clair, pendant l’élection présidentielle (de 2017-note de l’auteur), on n’a pas réussi à convaincre sur cette question. Je pense que la sortie brutale qu’on a voulu proposer sur l’euro, sur l’Union européenne, a fait peur à beaucoup de Français », a-t-il déclaré le 14 janvier sur BFM TV.

La doctrine monétaire de RN reste floue et susceptible d’ajustements, et en réalité empreinte d’une profonde incompréhension de ce qu’est la monnaie. Mais disons simplement pour faire court, que la sortie de l’euro, autrefois pièce maîtresse de la politique économique frontiste, est a minima repoussée dans le temps et en tous les cas rétrogradée par rapport à d’autres priorités.

Le RN, a suggéré Monsieur Bardella, s’accommode très bien d’une Europe « en train d’évoluer », où des partis d’extrême droite (Ligue de Matteo Salvini en Italie, FPÖ en Autriche) arrivent ou participent au pouvoir.

Du coté de La France Insoumise, Manon Aubry, la tête de liste, a rappelé sur RMC le 18 janvier la position constante de son parti. C’est celle que les « gauches alternatives européennes » appellent la « stratégie du plan B ».

Le principe du « plan B » consiste à imaginer une approche de désobéissance, unilatérale mais ouverte à la coopération, au cas où échouerait une renégociation commune des Traités, ou autrement dit, au cas où échouerait le « plan A ». Du « plan A », on ne sait d’ailleurs pas grand-chose, sinon qu’il est celui auquel s’arrête encore la majorité des forces de gauche qui militent pour « une autre Europe ».

Dans la doctrine de la France Insoumise, le « plan B » est simultanément censé contribuer à la réussite du « plan A », en faisant craindre aux autres États que leur intransigeance aboutisse à l’éclatement de l’UE ou de la zone euro.

On est donc bien dans le rapport de force que Monsieur Bardella veut instaurer au coeur des Institutions Européennes. Sans d’ailleurs que ce qui est proposé sur l’Euro soit plus clair chez LFI.

La monnaie ne ment pas

Cette convergence sur la question fondamentale de la monnaie est l’un des nombreux signes d’un mouvement plus profond.

Il est évident que les deux formations politiques se situaient à l’origine dans des univers de valeurs antagonistes, et défendant des projets de société opposés l’un à l’autre.

Le noyau central de l’idéologie du Rassemblement National est constitué par un nationalisme autoritaire et organiciste. La société française y est perçue comme un corps vivant, dont la bonne santé dépendrait de son homogénéité ethnoculturelle, à laquelle devraient être subordonnés les droits des individus et des minorités. J’avais résumé la philosophie qui sous-tend cela par l’idée de la peur des autres.

La stabilité de ce noyau doctrinal à travers le temps peut se vérifier à travers les discours des dirigeants, les textes du parti et les motivations de vote de ses électeurs.

Dans une telle approche, le rapport à l’intégration européenne apparaît comme un élément périphérique qui vient illustrer et démontrer le cœur nationaliste, organiciste et « altérophobe » du FN.

Du coté de La France Insoumise au contraire, l’internationalisme, même si ses leaders l’abandonnent aujourd’hui sous la pression, fait partie intégrante de l’histoire des militants, comme de la doctrine « écosocialiste » dont ils se sont dotés. Dans une résolution du Parti de Gauche (l’ancien LFI) d’avril 2011, orchestrée par l’économiste Jacques Généreux, on pouvait lire : «l’euro, en lui-même, n’est pas la cause de la crise actuelle qui est imputable au capitalisme financiarisé et aux politiques néolibérales».

D’où la solution esquissée dès cette époque et dont LFI ne s’est jamais départie : plutôt que «la soumission ou la sortie, une troisième issue, l’action subversive au sein même de l’association».

Dans une économie moderne, les différentes grandeurs économiques (production, revenu, consommation, épargne, etc.) prennent une forme monétaire. Un salarié reçoit en contrepartie de sa participation à la production un salaire monétaire. Mais ce revenu ne vient pas de la monnaie, il vient de la production. Qu’il soit donc permis ici de rappeler, à toutes fins utiles, que créer de la monnaie, sous forme de billets ou de monnaie scripturale, ne crée aucune valeur et aucun revenu si cette création de monnaie n’est pas étroitement articulée à la création de valeur.

Quelques 340 millions d’européens vivent aujourd’hui dans les 19 pays de la zone euro, et ils l’ont largement compris.

Selon un baromètre annuel de la Commission européenne, mené mi-octobre par téléphone auprès d’un échantillon représentatif de 17.500 citoyens des 19 pays de la zone euro, deux tiers des sondés (64 %) jugent que la monnaie unique est « une bonne chose » pour leur pays.

Loin de mésestimer les dysfonctionnements qui se sont révélés, une large majorité souhaite aussi « plus de coordination » entre les politiques économiques.

A l’opposé, toute « action subversive » sur la monnaie est une action contre « le Peuple » dont prétendent se réclamer les deux mouvements.


Iconographie : des billets d’euros et de dollars © AFP


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