La bataille des frontières

« Le football est un jeu qui se joue à 11 contre 11, et à la fin, l’Allemagne gagne ! »…

Mais si l’élimination de la Mannschadt dès le premier tour de la coupe du monde de football a été une surprise pour beaucoup, ce sont les réactions germanophobes d’une partie du personnel politique français qui ont peut être le plus surpris de ce coté-ci du Rhin.

Vous avez bien lu ? « Le football est un jeu … », monsieur Melenchon !

L’amitié franco-allemande, elle, trouve ses germes dans l’horreur de la Grande Guerre.

De la grande histoire, nous partageons nos petits morceaux.

Sur la place d’Ispagnac, un village sur le Tarn au sud du Massif Central, et sur la plaque dans l’église, le nom de mon arrière grand-père figure en haut de la longue liste des enfants du pays « tombés au champ d ‘honneur » comme on disait alors. Comme mon père après lui, comme mon petit-fils aujourd’hui, il s’appelait Gabriel.

Polytechnique, l’école d’application de Fontainebleau le Maroc avec Lyautey, l’école de guerre : tout avait d’abord souri à l’enfant du pays.

Au début de la guerre de 1914, en garnison à Héricourt, il commandait le deuxième groupe du 47ème régiment d’artillerie de campagne. Si près de la frontière allemande il écrivait à sa femme: « nous montons la garde ». Il avait 47 ans.

Du 1er août, 1er jour de la mobilisation, jusqu’à début septembre, il a fait passer à sa femme, partie pour l’été de Belfort pour la Vienne avec les quatre enfants, des billets pleins de tendresse, que j’ai conservés.

Cette phase des combats, juste après la mobilisation des différents belligérants, a été dénommée la « bataille des Frontières » : comme il s’agit d’une expression française, le terme désigne la série d’affrontements entre les troupes allemandes et franco-britanniques le long des frontières franco-belge et franco-allemande, sur la période allant du 7 au 23 août 1914.

Elle comprend pour l’essentiel deux zones de combats : d’une part en Haute-Alsace (batailles de Mulhouse et de Dornach) et dans les Vosges (bataille du Donon) et sur le plateau lorrain (batailles de Morhange et de Sarrebourg) où les Allemands repoussèrent les offensives françaises ; d’autre part dans l’Ardenne belge (bataille des Ardennes) et le sillon Sambre-et-Meuse (batailles de Charleroi et de Mons) où les Français, les Belges et les Britanniques se virent enfoncés par l’offensive allemande.

Les victoires allemandes, notamment en Belgique, entrainèrent à partir du 23 août la retraite de l’aile gauche française et de la petite armée britannique jusqu’en Champagne : cette «Grande Retraite » allait se terminer par la bataille de la Marne au début de septembre. En Lorraine, le front allait se stabiliser sur la même période.

Après quelques semaines aux marches de l’Alsace, le 47ème régiment d’artillerie de campagne est donc remonté vers l’Oise.

La première bataille de la Marne, souvent identifiée comme « la bataille de la Marne » a eu lieu du 5 septembre 1914 au 12 septembre 1914 entre d’une part l’armée allemande et d’autre part l’armée française et le corps expéditionnaire britannique, commandé par un homme au nom prédestiné, John French …

Les combats se déroulèrent le long d’un arc-de-cercle de 225 kms à travers la Brie, la Champagne et l’Argonne, limités à l’ouest par le camp retranché de Paris et à l’est par la place fortifiée de Verdun.

Gabriel est mort le 7 septembre 1914, lors du combat de Brillancy : « sous un feu très violent de l’artillerie allemande, il cherchait à découvert une position pour déplacer une de ses batteries, lorsqu’il fut blessé mortellement par un obus de gros calibre. Il donna cependant ses ordres pour le passage du commandement du Groupe et ajouta : Vous direz aux miens que je suis tombé en faisant mon devoir.  Peu de temps après il mourait de ses blessures. »

C’est ainsi que la citation à l’ordre de l’armée portant attribution de sa croix de guerre, datée du 13 juillet 1915 est rédigée. Elle est signée du Général Dubois, commandant la VIème armée.

Sa jeune veuve – 40 ans à l’époque – n’apprit sa mort que le 3 octobre. C’est à Mathilde et Charles, mes autres arrière grands-parents du coté de mon père, qu’elle voulut s’en confier en premier.

Son mari lui avait laissé une belle lettre, que j’ai conservée. Pliée en 8 dans une petite enveloppe sur laquelle était écrit : « Pour ma femme et mes enfants. Si je suis tué à faire parvenir à ma femme Madame Lascols à Gencey, Vienne ».

Datée du 3 août 1914, 3ème jour de sa guerre, elle commençait par ces mots, qui un siècle après, n’ont rien perdu en émotion :

« Quand tu liras ce papier, c’est que je serai mort pour la Patrie en essayant de faire mon devoir. Merci mon chou chéri pour les années de bonheur que nous avons vécu ensemble. Ce papier t’apportera l’adieu suprême de ton mari qui t’aime. Cette séparation te sera cruelle mais quand on a le ferme espoir d’être réunis un jour, elle paraît bien courte… ».

Puis des recommandations, pleines de tendresse paternelle, pour chacun des quatre enfants.

Comme Karen Blixen, mon arrière grand-mère se retrouvait n’être plus désormais une femme, mais l’héroïne d’une tragédie. Elle ne subissait pas un échec, elle acceptait un destin. Derrière l’héroïsme des hommes, on ne peut oublier le courage des femmes. Y a t’il plus de courage à déplacer à découvert une batterie de 75, ou – sans patrimoine et revenus – à amener à l’âge adulte trois filles et un garçon ?

Comme toutes les familles françaises, et avec ce tribut particulier payé par les familles de l’est du pays, l’histoire de ma famille a ainsi été profondément marquée par la grande histoire.

Et on ne peut qu’avoir du chagrin, en voyant de médiocres politiciens attiser les passions passées. L’amitié franco-allemande est, en Europe, notre bien le plus sacré.


Iconographie : Chateau et Lion de Belfort (collection personnelle)


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