Le Premier Homme

J’ai refermé le livre tard dans la nuit, après la dernière page, avec ce sentiment étrange de venir de le lire pour la toute première fois.

Pourtant, je pensais connaître ce roman par cœur: l’enfance, les jours d’école, la vie du corps, le pouvoir du soleil et de la mer, le douloureux amour d’un fils pour sa mère, la recherche du père perdu…

Un manuscrit incomplet sur lequel il travaillait au moment de son décès, et qui a été retrouvé dans la boue sur le lieu de l’accident: le 4 janvier 1960, à l’âge de quarante-six ans, Camus se tuait en voiture en revenant des vacances de Noël, dans le sud de la France. Le pilote de la Facel Vega, Michel Gallimard, éditeur et ami intime de Camus, mourut également dans l’accident.

À l’époque, son épouse et ses amis avaient décidé de ne pas publier le manuscrit: bien que Camus ait récemment emporté le prix Nobel de littérature, il était en disgrâce auprès de la classe intellectuelle française, qui, au plus fort de la guerre d’Algérie, l’attaquait sans relâche pour sa modération.

Camus, qui était né et avait grandi en Algérie, s’opposait à l’extrémisme et à la violence, des deux côtés. Après avoir prôné une Algérie multiculturelle, il avait finalement renoncé, préférant garder le silence sur des problèmes qui, de son point, se trouvaient déformés par l’idéologie.

L’histoire est bien connue même si Camus a souvent été cité de façon inexacte: ​​«entre la justice et ma mère, je choisis ma mère»…

La vraie citation est un peu différente: quand il est venu chercher son prix Nobel à Stockholm en décembre 1957, des étudiants suédois lui ont demandé de clarifier ses positions. Il avait alors déclaré: «En ce moment, des bombes sont lancées dans des tramways à Alger. Ma mère peut être dans l’un de ces tramways. Si CECI est la justice, je préfère ma mère ».

Dans ce contexte de 1960, il semblait donc peu judicieux de publier un manuscrit inachevé, non poli, qui allait forcément susciter les foudres des idéologues de gauche comme de droite.

Ce n’est donc que bien plus tard que Catherine, la fille de Camus, Catherine, allait dactylographier le manuscrit pour publier le livre, en 1994.

Pourquoi ce sentiment de ne découvrir qu’aujourd’hui ce roman?

J’ai connu et aimé l’auteur de « L’Etranger » et « La Peste« , l’ancien rédacteur en chef du journal de résistance clandestin Combat, personnage public engagé dans les polémiques de l’Intelligentsia parisienne.

Mais je n’avais pas encore compris si intimement son attachement profond à l’Algérie de son enfance et de son adolescence, là où il situait ses racines et ses liens les plus significatifs. Vu de son point de vue, la France semble être une abstraction. Dans une certaine mesure, il semble qu’elle lui soit restée un pays étranger tout au long de sa vie.

Comme il le dit dans « Le premier homme« : « La Méditerranée sépare deux mondes en moi« . Et ce qui se trouve de l’autre côté de la vaste étendue de la mer, c’est le monde de l’Afrique du Nord, auquel il sent que son être le plus profond appartient, un monde de vent et de sable, de plages ouvertes, et d’anonymat.

Un roman « lourd de choses et de chair » comme il l’a noté sur le manuscrit.

Les récents événements mondiaux – le Brexit en Europe, la victoire de Trump aux élections américaines, les incursions de la Russie au Moyen-Orient, pour ne citer que les plus importantes – sont à la fois les symptômes et les catalyseurs d’un retournement atavique de la violence en politique sur la planète.

Camus, plus que tout autre, savait que c’est la guerre, et non la paix, qui constitue la situation normale du monde; et que Caïn assassinera toujours Abel. De même que le docteur Rieux dans « La Peste » comprend que le bacille mortel ne disparaîtra pas. Et d’ailleurs, c’est au temps de cette Algérie en guerre qu’il écrivit le livre : on y entend le bruit des bombes, on y croise les jeeps hérissées d’armes à feu, en y perçoit la torture comme quotidienne.

Mais il y a aussi ces brefs crépuscules, les changements de saison, le départ des hirondelles, des labyrinthes de végétation, des ravins pleins de senteurs, ces jours d’été où le soleil broie le plâtre et la pierre en fine poussière et où le ciel grisonne de chaleur. On vit les quartiers animés d’Alger, avec leurs rues étroites en arcades, leurs colporteurs, leurs ateliers, leurs stands de nourriture et le mélange des groupes ethniques et religieux.

Et puis le soir d’Afrique du Nord, quand il descend sur la mer…


Iconographie: Casbah d’Alger, Algérie, 15 octobre 1970, Wikimedia Commons, licence d’attribution au Commons. Poste publié à l’origine sur LinkedIn.


« Think before you print ! »
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