Le « théorème lugubre »

Hier, j’ai pu faire un dernier cours en présentiel à Dauphine, un jour avant le nouveau confinement.

Il portait sur l’analyse économique du changement climatique, et concluait sur les analyses de Martin L. Weitzman et son « théorème lugubre ».

Le professeur Weitzman a été pendant un demi-siècle l’un des plus brillants économistes de l’environnement. Professeur d’économie à Harvard, il y dirigeait avec Robert N. Stavins un célèbre séminaire sur ce sujet.

Dans différents papiers publiés autour de 2007, dans la foulée de la Stern Review, il a mis en exergue la possibilité que les changements climatiques puissent induire des catastrophes mal prises en compte dans les analyses coûts-bénéfices qu’on applique habituellement en matière d’évaluation des politiques climatiques.

Pour faire court, des événements futurs d’extrême gravité doivent être pris en considération même si leur probabilité d’occurrence est très faible et que leur actualisation théorique les rend insignifiantes dans une analyse coûts-bénéfices.

C’est le « théorème lugubre » (dismal theorem), qui en termes savants nous dit que dans un univers stochastique où la probabilité́ que les destructions de capital croissent d’un ordre plus rapide que la valeur nette produite, le taux d’actualisation social tend vers moins un de sorte que le facteur d’actualisation tend vers l’infini.

Allez, on va le dire plus simplement avec un exemple que tout le monde comprendra facilement !

Imaginons un économiste de la santé se livrant il y a quelques années à une analyse coûts-bénéfices de la mise en œuvre dans son pays d’une politique de prévention en cas de pandémie. Il est assez vraisemblable qu’il aurait attribué une probabilité assez faible au risque qu’un pangolin vivant vendu sur le marché de Wuhan provoque une pandémie mondiale, avec d’énormes conséquences humaines et économiques en chaîne ….

S’il avait été particulièrement avisé, notre économiste aurait cependant pris ce risque en considération (i) lui assignant une énorme valeur monétaire, (ii) le pondérant d’une très faible probabilité, et enfin (iii) le réduisant par l’actualisation à très peu de choses, compte tenu du fait que ce n’était pas pour tout de suite.

Fort de cette analyse, le politique aurait évidemment renoncé à engager des coûts de préparation de son système de santé. Au mieux, « par précaution », aurait-il assigné une petite ligne budgétaire dédiée à cette préparation.

Ce que nous dit Weitzman, c’est qu’une telle démarche, dans le domaine climatique n’a pas de sens : il faut raisonner tout à fait différemment et axer les travaux futurs sur une meilleure prise en compte des risques de catastrophe.

Une pierre dans le jardin de Willam D. Nordhaus, mais aussi dans celui de Lord Nicholas Stern, même si Weitzman reconnaît à ce dernier l’immense mérite d’éveilleur des consciences.

Et une validation théorique du principe « moral » de précaution.

On prétend que Martin Weitzman aurait dit un jour à un collègue « Si nous ne pensons pas qu’une idée mérite le prix Nobel, nous ne devrions pas travailler dessus » …

Allez, on se dit tout : dans son testament de 1895, Alfred Nobel n’avait pas retenu l’économie comme une catégorie éligible à son prix. Ce n’est que depuis 1968 qu’est remis le « prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel ».

C’est William Nordhaus et sa vision non-disruptive du changement climatique qui a obtenu le précieux sésame en 2018.

Les mauvaises langues diront que les banquiers n’aiment pas être dérangés dans la vision qu’ils ont du monde. Mais c’est en réalité l’Académie royale des Sciences de Suède qui, comme pour les autres Nobel, attribue le prix.

Et ce jour-là, elle a choisi l’homme dont le discours convenu était le moins difficile à entendre !

Le professeur Weitzman a disparu dans des circonstances très tristes fin août 2019. Il avait 77 ans et on dit qu’il s’inquiétait beaucoup de perdre sa lucidité.

Et quelle lucidité !


Iconographie : les Incendies du Labor Day, San Francisco, Septembre 2020 ©Patrick Perkins


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