Que vaut une abeille ?

En matière de protection de l’environnement ou d’atténuation du dérèglement climatique, la décision publique n’est pas facile.

Mais elle revient toujours à effectuer une analyse coûts-bénéfices. Et comme les coûts précèdent souvent les bénéfices, elle implique aussi d’actualiser les uns et les autres de façon honnête. C’est un des rôles des économistes de l’environnement que d’éclairer les conditions de cette analyse.

La ministre française de la Transition écologique Barbara Pompili a indiqué hier, sur CNews « assumer complètement » la réintroduction temporaire des néonicotinoïdes pour sauver la filière betterave conventionnelle, réintroduction à laquelle l’Assemblée Nationale a donné son feu vert.

La ministre résume la question à celle de savoir « si oui ou non on veut continuer à fabriquer du sucre en France métropolitaine ». On parle d’un chiffre d’affaires de l’ordre de 4 milliards d’euros et de plus de 40000 emplois, ce qui n’est pas rien.

Ce n’est pourtant qu’un des côtés de l’équation qu’a à résoudre le décideur public.

Et venant d’un gouvernement français très vocal sur la question écologique et qui se prépare à accueillir du 7 au 15 janvier prochain à Marseille le Congrès Mondial de la Nature, résumer ainsi la question est – pour le dire avec toute la courtoisie qui s’impose – un peu limité.

Car en face, il convient en principe d’évaluer les dommages que peut causer une telle décision.

On sait de façon non contestée que ces néonicotinoïdes persistent dans l’environnement et imprègnent des cultures non traitées plusieurs années après avoir été interdits. Ils y demeurent à des niveaux demeurant dangereux pour les abeilles et les pollinisateurs sauvages – parfois à des concentrations plusieurs dizaines de fois supérieures à celles de cultures traitées.

Hors, ces abeilles et pollinisateurs nous offrent « pro bono » des services essentiels. Il faut relire à cet égard le propos liminaire au rapport sur l’intégration de la nature dans la décision d’investissement remis par Axa et le WWF aux ministres de l’environnement du G7, à Metz, en mai 2019.

Thomas Buberl, Directeur Général d’Axa, y prend justement comme exemple ce service fourni gratuitement par la nature. Selon lui, son substitut, la pollinisation artificielle coûterait au niveau mondial environ 153 milliards d’euros par an, générant des coûts de main-d’œuvre et de technologie dépassant de loin toute viabilité économique. Ce rapport peut d’ailleurs être téléchargé sur le site de l’Elysée, une nouvelle déclinaison du « en même temps ».

Les cultures qui dépendent des pollinisateurs sont tributaires de la pollinisation animale à des degrés divers. L’IPBES, dans son rapport de 2016 sur le sujet, attribue 5 à 8 % de la production agricole mondiale actuelle, représentant une valeur marchande annuelle de 235 à 577 milliards de dollars à l’échelle mondiale, à la pollinisation animale.

C’est le côté oublié de l’équation.

La rigueur imposerait de décliner ces chiffres au niveau national.

On me dira aussi que la décision ne frappera pas toutes les abeilles.

Soit ! Mais au moins peut-on attendre du décideur public que ce calcul soit fait, plutôt que de copier-coller les papiers de position de tel ou tel syndicat professionnel !


Iconographie : abeille occidentale, Oslo, Norway  ©  Kris Mikael Krister


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