Construire ensemble la transition

Un collectif d’ONG et d’influenceurs appellait aujourd’hui, dans 60 villes en France et en Europe, à participer à une marche publique pacifiste pour le climat. Son succès prouve le degré de prise de conscience des citoyens, notamment les plus jeunes, face à l’urgence.

Cette campagne visait aussi, bien que de façon indirecte, le Groupe Société Générale, qui continue de payer un lourd tribu à l’atteinte à son image provoquée par l’affaire Kerviel et ses suites.

Je le rappelle souvent : mes propos sur ce blog n’engagent que moi, et en aucune manière, mon employeur.

Je ne pouvais cependant m’empêcher de penser aujourd’hui à tous les employés qui travaillent dans nos agences ouvertes le samedi, plutôt le matin heureusement. Ils étaient partis au travail avec la boule au ventre, en espérant que rien ne tourne mal. Ce soir, ils devront à nouveau faire face à leurs amis, à leurs familles, les mettant en cause pour des décisions qui bien souvent leur échappent. Et ils penseront à leurs enfants eux aussi, et à leur avenir climatique.

Société Générale est pourtant cette année 1ère banque française et 8ème banque européenne au classement « Responsabilité Sociale et Environnementale » de Robeco SAM, l’agence d’évaluation la plus réputée en la matière.

Mais le monde de Twitter, de Facebook et des manifestations de rue obéit à d’autres règles.

Un nouveau cadre réglementaire

La Finance est par nature concernée par les trois objectifs des Accords de Paris :

  • elle doit contribuer à l’effort collectif de limitation de la hausse des températures ;
  • elle doit adapter sa gestion des risques (physiques ou de transition) à un monde plus chaud ;
  • elle doit contribuer à la réorientation des flux vers une économie décarbonée.

Le défi est immense : l’Europe doit combler un déficit d’investissement annuel de près de 180 milliards d’euros si elle veut atteindre les objectifs de l’Union en matière de climat et d’énergie à l’horizon 2030.

A la fin de l’année 2016, la Commission a créé un groupe d’experts de haut niveau (HLEG pour « High Level Expert Group ») sur la finance durable.

Le 31 janvier 2018, ce groupe d’experts a publié son rapport final (voir ma chronique du 31 janvier) en soulignant les deux conditions de réussite de la finance durable : (i) améliorer la contribution du système financier à une croissance durable et inclusive en redirigeant les flux financiers vers les actifs « durables » ; (ii) renforcer la stabilité financière en intégrant des facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance (facteurs ESG) dans la prise de décision en matière d’investissement. Ce rapport s’inspire en partie des travaux de la TCFD (« Task force on Climate-related Financial Disclosures), groupe de travail nommé par le FSB (Financial Stability Board, organisme du G20 en charge de la réglementation financière), qui préconise un reporting exhaustif par les entreprises des risques climatiques auxquels elles sont exposées.

S’appuyant sur ces travaux préliminaires, la Commission a publié le 8 mars 2018 un plan d’action en faveur de la finance durable, dans lequel elle détaille les actions qu’elle a l’intention de mener dans les années à venir. Ce plan vise notamment à permettre aux acteurs des marchés financiers d’apprécier dûment la manière dont les entreprises dans lesquelles ils investissent, gèrent les risques environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG),

Dans la foulée, la Commission a publié le 24 mai trois propositions de règlement. Comme tous les règlements, ils ont vocation à s’appliquer directement aux acteurs de l’Europe des 27, à l’issue du processus législatif.

  • Le premier vise à établir ce que le jargon bruxellois appelle une « taxonomie » des actifs durables, c’est-à-dire un système de classification visant à les identifier. Cette approche doit permettre aux investisseurs d’allouer leur portefeuille avec plus d’efficacité.
  • Un deuxième texte vise à mettre en place des indices de référence correspondant à une faible intensité de carbone ou à un bilan carbone positif. Il s’agit de mettre en place des standards harmonisés en matière de méthodologie à appliquer aux indices de référence des produits financiers, afin d’éviter tout risque de green-washing d’actifs non-réellement verts, et à pallier au manque actuel de comparabilité pour les investisseurs entre les indices de référence existants.
  • Le troisième texte de la Commission européenne porte sur la transparence à appliquer par les acteurs des marchés financiers et ceux qui fournissent des conseils en investissement. Le texte propose une obligation de publication d’information s’appliquant à l’ensemble des produits financiers sur la façon dont les risques ESG sont pris en compte dans le processus de décision d’investissement ou de conseil, ainsi qu’une obligation de transparence renforcée pour les actifs ayant une visée durable.

Et les banques ?

Pour une banque, le risque climatique se matérialise par une exposition via son bilan, et notamment les créances qu’elle détient vis-à-vis des industries les plus exposées au changement climatique.

  • Le risque physique se matérialise par l’impact financier causé par une catastrophe naturelle sur un bien. Ce risque est actuellement couvert par les assureurs, mais la multiplication des catastrophes climatiques risque de remettre en cause le modèle de couverture.
  • Le risque de transition désigne la dépréciation des actifs liés aux énergies fossiles dans le cadre d’une transition vers une économie bas carbone, ce qui correspond à un horizon plus long que celui habituellement retenu par les acteurs financiers.

Ces risques sont progressivement intégrés dans les approches des superviseurs bancaires, de sorte que, en leur associant des exigences en capital ad-hoc (ce qu’on appelle dans notre jargon des « add-ons de pilier II », c’est à dire des exigences spécifiques, banque par banque), les banques se trouvent en mesure d’y faire face. En France, l’ACPR a une réflexion et une pratique déjà bien avancées en la matière. Car c’est bien l’une des premières responsabilité d’une banque que de ne pas « planter » tout le monde du fait d’une mauvaise gestion de ses risques.

De fait, le réchauffement climatique, qui induit une multiplication croissante des catastrophes liées à des phénomènes météorologiques, pourrait effectivement peser sur la rentabilité financière des actifs exposés. Entre 2000 et 2016, la fréquence annuelle au niveau mondial des catastrophes liées à des phénomènes météorologiques a augmenté de 46%, et, entre 2007 et 2016 les pertes économiques, au niveau mondial, engendrées par une météo extrême ont augmenté de 86% (pour atteindre 117 milliards d’euros en 2016).

Au delà de la simple question des risques, comment inciter les banques à aller plus loin ?

A titre purement personnel, je n’ai jamais été très vocal pour réclamer une réduction des exigences en capital sur les crédits dédiés à la transition énergétique (« Green Supporting Factor »). Au delà de l’absence de données prouvant que de tels crédits seraient moins risqués que les autres, on perçoit bien que l’outil prudentiel n’a pas pour vocation essentielle d’orienter les flux, mais plutôt de préserver la stabilité financière (même si le risque de transition pointe tôt ou tard vers la réconciliation du prudentiel et du durable).

La mise en oeuvre d’une classification (« taxonomie ») détaillée des crédits aurait également des effets de bord négatifs, en faisant peser sur les emprunteurs de taille modeste, entreprises petites ou de taille intermédiaire, ménages modestes, des exigences excessives de mise en conformité « verte ». Pour autant, à un stade ou à un autre, le travail sur la taxonomie engagé sur les produits financiers devra s’étendre, au risque de nous faire imposer des standards par les autres grands acteurs de l’économie mondiale, la Chine en premier lieu.

Mais la piste la plus prometteuse à court terme est que les banques s’engagent résolument en termes de politique sectorielle, en particulier dans les domaines les plus carbonés de l’énergie et des matières premières. Puisque la trajectoire actuelle n’est pas acceptable, comme l’a rappelé le GIEC la semaine dernière, on doit exiger des grands acteurs de la finance des engagements à renforcer, partout dans le monde, leurs standards environnementaux et sociaux. Et à communiquer sur leur politique en la matière.

Les Organisations Non Gouvernementales (ONG) l’ont bien compris, qui concentrent leur plaidoyer sur ce sujet des politiques sectorielles. Le dialogue entre ces dernières d’une part et les grands acteurs de la finance d’autre part, sur les meilleurs moyens de corriger la trajectoire climatique est essentiel. Le fait que certaines d’entre elles ne soient pas dans cet état d’esprit, du fait de leurs agendas politiques propres ou de leurs commanditaires, ne doit pas décourager tous ceux qui prônent l’urgence du dialogue..

Quelle technologie, de l’hybride ou du tout électrique, est la plus efficace en matière automobile ? Le gaz naturel est-il – ou pas –  une énergie compatible avec la transition énergétique durant les 10 prochaines années ? Comment appréhender l’ensemble du cycle de vie d’une batterie électrique qui, en contribuant à dépolluer nos grandes villes européennes, risque en même temps de créer des désastres environnementaux et sociaux dans les pays producteurs de métaux rares ?

Ces débats doivent être conduits sereinement. Nous devons construire ensemble la transition. Sinon, on ne va pas y arriver !


Iconographie : Un clin d’oeil à Banksy, durant la Marche pour le Climat, Paris, 13 octobre 2018 © WWF France


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